Le dernier verre

Je prends le dernier verre, le dernier rien.
J’ai pris le premier coeur, la première main, le premier tout. Un an sépare le rien du tout. Me voilà nu d’amour, dans la rue. Mon visage est effrayant, je suis en loque. Ma peau est recouverte de plaies, je sens mauvais, mes vêtements déchirés recouvrent ce corps meurtri. Je suis une bête sauvage dotée d’un cœur sali. Je répugne le genre humain, celui qui m’a jeté à coup de haine dans cet état de choc. Ce premier cœur, cette première main cette femme, je l’ai aimé. De l’amour sain, simple, sincère, singulier. De l’amour régulier, pas de passion mais de l’attention. De quoi vivre une éternité sans fracas. Un petit logement chaud, une vie sans excès, de quoi vivre en paix. Elle, issue de la bourgeoisie, famille aisée, cultivée et moi, issu de famille modeste. Nos points communs, pas de samedi-cafét-courses-télé , mais de l’amour. Un autre homme arrive et me prend ce tout, sous prétexte d’appartenance à la haute société. Il m’injure, m’insulte, m’humilie. Je suis donc parti. Je lui ai laissé un mari sans toit sur le dos. Un an à errer sans nom. Aujourd’hui, dernier verre, j’y retourne vers ce logis. En bas de la tour, j’aperçois de la lumière dans le salon. Je distingue deux ombres de formes humaines, inhumaines. Je prends l’ascenseur. Je me trouve maintenant devant cette porte. J’ai un poignard tout neuf dans ma poche. Je sonne. Il ouvre. Elle arrive par derrière et prononce mon prénom. Elle me dit d’entrer. Elle me propose un lait chaud en m’incitant à m’asseoir sur un tabouret dans la cuisine. Elle a l’air peinée, lui est mal à l’aise, irrité par mon être répugnant. Elle s’asseoit à côté de moi. Elle me regarde simplement, je ne sens pas de pitié mais un regard de remords. Pourquoi tant de silence ? dit-elle. Pas un reproche sur mon aspect, sur ma vie évidente de misères au pluriel. L’homme tourne en rond, il parait inquiet et nerveux. Le téléphone sonne dans le salon, il y va. Elle pose sa main sur mon genou. Puis la retire pour attraper un bout de papier et un stylo. Elle griffonne un mot et va pour me le tendre, trop tard, il revient. Alors elle se lève et sort de la cuisine en disant : je vais te chercher quelques affaires . Je suis seul avec cet homme. Je glisse ma main dans cette poche où se trouve le poignard. Elle revient avec un sac de voyage. Je le prends. Je l’ai épargné. Ma haine s’est dissipée. Elle et lui me conduisent vers la porte de la sortie. Je sors. En bas de la tour, je fouille dans ce sac et j’y sors ce bout de papier. Elle y a inscrit : RDV CAFE MAIRIE DEMAIN MIDI STP . Il y a aussi des vêtements repassés et des billets. J’entre dans le premier hôtel sur mon chemin, mais ils me chassent. Je me rends au bout de la ville, un hôtel bas de gamme s’y trouve. Ils m’acceptent quand je leur montre mes billets, mais je dois payer avant. Quand je sors de ce lieu le lendemain matin, je suis méconnaissable. Sous mes habits, seule ma peau se rappelle de l’hiver, seul mon cœur se souvient. Midi arrive. Je me dirige vers ce café restaurant, je prends place et préviens que j’attends ma femme. Elle arrive. Elle est belle. Elle s’est maquillée légèrement, sa tenue est élégante. Nous étions de deux mondes différents, certes. J’ai toujours en mémoire cette phrase de Georges Sand : Ma mère ne se sentit jamais ni humiliée ni honorée de se trouver avec des gens qui eussent pu se croire au-dessus d’elle …Peuple jusqu’au bout des ongles, elle se croyait plus noble que tous les praticiens et les aristocrates de la terre. Elle me dit : je me suis trompée, j’étais simplement bien avec toi. Pardonne-moi. Je t’attendais. Nous sommes partis de ce café, l’autre a quitté ce logis, nos deux mondes se sont rapprochés par nos deux êtres.




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